Photo de Toulouse

Guénot

Le Sculpteur Auguste GUÉNOT (1882-1966)


Initié à la sculpture à l’École des beaux-arts de notre ville, tenant d’un art régional hérité de la culture latine, fidèle malgré un exil parisien à ses racines occitanes, ce fils de Toulouse nous entraîne à sa découverte en déroulant une œuvre d’une ampleur et d’une qualité remarquables.

Les jeunes années

Auguste Guénot voit le jour au 2 petite rue Saint-Rome (Jules-Chalande) le 25 octobre 1882. Sa mère, Clarisse Collet, est couturière, son père Louis, maître ébéniste. L’enfant révèle des dons précoces. Il commence son apprentissage dans l’atelier paternel et se perfectionne chez divers artisans. Le 8 octobre 1895, à treize ans, il est inscrit à l’École des beaux-arts. Le registre mentionne sa nouvelle adresse : 9 rue Puymaurin. L’année suivante, la famille emménage au 39 allée des Soupirs qu’elle habitera désormais. Le jeune élève est éduqué par Jean Rivière dont l’enseignement est riche et moderne. Il excelle dans la taille sur bois et aime travailler le meuble. Il s’adonne aussi aux autres arts enseignés, comme le dessin ou la peinture, et il les pratiquera sa vie durant.
Il va nouer pendant cette période estudiantine des amitiés indéfectibles avec Raoul Castan, Marcel-Lenoir (Jules Oury), Antonin Cazelles, Henry Parayre, le futur journaliste Paul Sentenac, le musicien Déodat de Séverac, les étudiants en médecine Joseph Ficat et Camille Soula qui deviendra un physiologiste, un résistant et un humaniste célèbre.
Sa dernière année d’études accomplie, il se rend fin 1899 à Paris. Il ne va pas aux Beaux-Arts, mais il fait la connaissance du sculpteur Joseph Bernard, adepte de la taille directe. « Auprès de lui se confirme son amour pour la grâce latine » écrit le critique d’art Robert Rey. Ce séjour est abrégé par les dures conditions de l’existence. C’est, dira Guénot, grâce à la « générosité » d’Arthur Huc et de Maurice Sarraut de La Dépêche (du Midi) qu’il n’a pas abandonné la sculpture.

L’entrée dans la carrière

Guénot

De retour à Toulouse, exempté du service militaire à cause d’un accident, Guénot montre à l’Union Artistique de petits sujets en bois d’inspiration sociale. Le 15 février 1905, il signe avec l’architecte Raoul Castan l’acte de naissance de la Société des Artistes Méridionaux créée par de jeunes artistes voulant se libérer de la tutelle parisienne et désirant faire connaître leurs œuvres caractéristiques d’un art méridional.
En mai 1906, Guénot est présent au premier Salon de la SAM qui se tient dans une chapelle désaffectée, 13 rue du Languedoc. Il réalise avec son condisciple Castan des meubles aux lignes sobres, originales, et expose des figurines remarquées pour leur lyrisme. Encouragé par cet accueil, il fait un envoi au Salon d’Automne à Paris.
Au cours des années suivantes, l’artiste propose aux Salons des Méridionaux de nombreux bustes dont ceux de ses amis Oury, Castan, Alet ou Marcel-Lenoir ainsi que des figures qui mêlent émotion plastique et préoccupation intellectuelle. Après la grève, Cheminot, Ouvrière, Midinettes ou Le Débardeur au modelage noueux, à la matière tourmentée évoquant l’usure de l’homme de peine. Le musée du Vieux-Toulouse l’achète en 1909. Le critique d’art toulousain Charles Malpel pense que « cet artiste a en lui le souffle et la vision qui le destinent à la vraie statuaire » et La Dépêche prédit à Guénot « une place parmi les premières dans l’art de notre époque ». Ce 4e Salon consacre Guénot aux yeux du public toulousain.
À la suite d’une exposition « Toulouse-Lautrec » au Télégramme, initiée par Malpel en décembre 1907, naît l’idée d’élever un monument à la mémoire du peintre. Guénot est choisi pour le réaliser. Il en dévoile la maquette au 4e Salon de la SAM au Capitole. Le sculpteur trouve, à travers l’exécution du buste de Lautrec en hermès, une façon habile de célébrer le peintre tout en occultant les difficultés esthétiques du modèle. Il grave sur les quatre faces du socle des dessins connus de l’artiste. Cette maquette, accompagnée d’une reproduction, est décrite de manière élogieuse et enthousiaste par le journaliste parisien Arsène Alexandre dans le Comœdia Illustré et Malpel l’évoque dans son livre Notes sur l’art d’aujourd’hui. Malgré l’aval de la comtesse de Toulouse-Lautrec et les soutiens de comités toulousain et parisien, le projet tourne court, n’ayant pu obtenir l’adhésion de la municipalité.
Le 70 quai de Tounis abrite l’atelier du sculpteur. Son charisme, sa personnalité flamboyante et originale attirent toute l’intelligentsia toulousaine. Amateurs d’art, artistes, musiciens s’y pressent. Aux amis de jeunesse s’ajoutent les peintres Lucien Andrieu, Paul Olive, Gaspard Maillol ou Paul Bernadot. Ils voguent sur des idées plus ou moins socialisantes, nourries de culture occitane que le temps ne réduira jamais. Leur aîné Malpel, éducateur de toute cette génération, anime de sa belle intelligence cet atelier. Il aime faire connaître les artistes et leur offre des expositions dans les locaux du journal Le Télégramme pour lequel il écrit. En 1908, aux côtés du peintre Van Dongen, il y présente Guénot : cette exposition est une révélation. Guénot croise aussi la route d’un être d’exception, le célèbre funambule Étienne Blanc connu sous le nom de D’Jelmako. C’est son père, émigré au Canada, qui l’a baptisé de ce nom sioux. Il subjugue les foules du monde entier en présentant des spectacles d’une audace incroyable. Quand il passe à Toulouse, il s’installe chez les gitans de Saint-Cyprien, face au quai de Tounis. Guénot idéalisera et enviera toujours l’existence libre et nomade du saltimbanque…

Guénot

Perpignan et les travaux de décoration

En 1910, la naissance de son deuxième enfant le pousse à accepter la proposition de son ami Castan pour diriger ensemble, à Perpignan, une entreprise de staff qu’ils géreront jusqu’en 1914. Avec d’autres architectes Castan signe, à cette époque, l’urbanisation de la ville et Guénot produit pour eux de nombreuses décorations comme celles du cinéma Le Castillet ou de la salle à manger du Grand Hôtel de Font-Romeu. Il confie que ce travail est uniquement « alimentaire » et qu’il lui faut revenir à l’art le plus rapidement possible !
Les quelques œuvres datant de cette période sont souvent des figures allongées à l’inclinaison languide, assez littéraires. En 1917, il signe encore un Masque de femme puis, mobilisé à Besançon, il devient le chauffeur du général Vidal, par chance, ami des arts. Portraitiste sensible, Guénot fait les bustes au modelé délicat de la générale et de ses filles. Démobilisé, il revient à Toulouse et se remet au travail comme en témoigne une petite Porteuse d’eau de 1919 conservée dans les réserves du musée des Augustins de Toulouse.

Enfin la vie va commencer

Guénot

Malgré ce désir d’Occitanie qu’il a témoigné en créant la SAM, Guénot est fermement décidé à ne pas se ranger parmi les artistes régionaux et part en famille pour Paris fin 1919. Il est accueilli un temps, rue Notre-Dame-des-Champs, par Marcel-Lenoir dont le père et le frère, Louis et Alfred Oury, ont exposé avec lui aux premiers Salons des Méridionaux. Puis le sculpteur trouve un appartement qui lui sert d’atelier, 14 rue des Plantes dans le 14e, et prend un autre local, rue du Moulin-de-Beurre, pour tailler la pierre. En témoigne, en 1920, l’acte d’achat par la ville de Paris du Saint-Jean Baptiste, une pierre en taille directe présentée au Salon des Beaux-Arts.
Il montre au Salon d’Automne un petit bronze Femme se coiffant. Ses jambes sont longues, ses attaches fines. Guénot ne cède pas à cette mode qui gonfle les cous et enfle les chevilles. Cette même année, il collabore avec Jean Pavie au Monument aux prêtres pour la cathédrale du Mans. Les Guénot loueront ensuite l’appartement de Pavie, 68 boulevard Edgar-Quinet, qu’ils habiteront désormais et dans lequel l’artiste peut travailler.
C’est au Salon des Indépendants de 1921 que le sculpteur commence à s’imposer avec quelques figures quart-nature exécutées en bois, « jeunes déesses dont les têtes graciles s’allient harmonieusement avec la fraîche ampleur des hanches et du torse ». Très remarquée, une Jeunesse à la draperie d’une grande élégance lui offre une rapide notoriété. Son hymne à la beauté féminine séduit les amateurs d’art. Les grands critiques et historiens louent le travail de l’artiste « qui ne sacrifie pas aux défaillances de la mode », « qui résiste à Rodin et ne dépend de personne ». Sa Nausicaa « à la grâce singulière », sa Marie-Madeleine « d’une émouvante religiosité » captivent l’attention des admirateurs qui « disputent à l’État son Torse de jeune fille aux formes sobres, simples, délicieuses ».
L’année suivante il participe, galerie Barbazanges, à la première exposition de La Douce France qui groupe dix sculpteurs dont Joachim Costa, Pompon et Zadkine. Ils prônent la taille directe qui signe un retour aux sources de l’art français. Aux côtés d’une Faunesse de marbre, Guénot présente un Jeune Bacchus, une Jeunesse et Tête de femme, des bois précieux qu’il aime tant travailler. Il est à l’aise dans cette pratique, sans repentirs ni reprises, et en apprécie la rigueur qui convient bien à sa maîtrise du métier.

On dirait le Sud

Peu enclin à supporter des attaches, Guénot s’éloigne rapidement de La Douce France. En revanche, c’est avec constance qu’il tisse les liens que fait éclore l’amitié. Quand l’appel du Midi se fait trop sentir, il rejoint ses amis Soula et Ficat à Moncrabeau, petit village du Lot-et-Garonne, aujourd’hui mondialement connu pour son concours qui sacre « le roi des Menteurs » ! Se tiennent là, depuis 1921, les Veillées gasconnes qui regroupent une soixantaine de familles paysannes locales.
Initiée par son ami natif du village Léopold Bordes, professeur au lycée d’Agen, cette association connaît un vif éclat pendant une dizaine d’années. Critique d’art, Bordes est aussi musicien et compose des pastorales que jouent les habitants qui pratiquent déjà les « menteries ». Ces Veillées sont animées également par Joseph Ficat, devenu médecin non loin de là, à Mézin. Guénot lie amitié avec l’instituteur Antonin Perbosc (Antoine Crépin). Ethnologue, poète et chantre des traditions méridionales, il recueille tout un patrimoine oral. Le sculpteur est heureux dans ce pays qui a du goût et du cœur et il étanche auprès de cet aréopage gai et cultivé sa nostalgie d’éternel exilé. Il passe ses étés dans un village sur les coteaux de la Baïse et travaille sans relâche dans un atelier « que la splendeur des soirs d’automne inonde d’une lumière toute d’or », s’enflamme Bordes.

Guénot

Les monuments commémoratifs

Dans ces années d’après-guerre, des monuments aux morts sont érigés dans toutes les communes. En 1919, Guénot sculpte le haut-relief d’un Poilu classique pour Damiatte dans le Tarn. En 1921, c’est le buste en hermès d’un fier combattant, Le Guerrier vainqueur, que l’on retrouve à Moncrabeau, en Haute-Garonne à Montredon et à Saint-Félix-de-Lauragais (le village de Déodat de Séverac), ainsi qu’en Charente-Maritime à Recouvrance. Ce n’est pas le buste d’un Poilu. Il a bien un casque, mais il est lauré. Guénot sait qu’une belle tête aux traits énergiques perpétue bien mieux le souvenir de nos soldats que le portrait exact avec musette et fusil. Il s’en inspire, en 1923, pour le visage d’un robuste Soldat debout à Nérac.
Le souci de célébrer la perfection du corps humain est une constante chez l’artiste. Le Monument aux Combattants, l’étonnant mémorial qu’abrite le village de Mas-Grenier dans le Tarn-et-Garonne en est un parfait exemple. Il est le point de départ de notre étude. Dans ce registre qui ne laisse guère de place à la liberté, Guénot livre pourtant une œuvre qui donne à réfléchir bien davantage sur la guerre que les statues en uniforme. Il plante un bel athlète nu, insolite et provocant, sans arme. Seul un casque le protège de la folie des hommes. Comme dans un rite primitif, les commémorations s’enrichissent d’une contemplation de sa splendide morphologie : côté pile, le sexe à peine dissimulé par l’écu gravé des noms des batailles où périt la jeunesse maséenne ; côté face, les deux fesses charnues sur lesquelles jouent les ombres et les lumières…

Grands Salons et achats officiels

Remarqué par la critique et les amateurs, le sculpteur est accueilli dans tous les grands Salons parisiens des Tuileries, des Indépendants ou celui d’Automne, chez les Artistes décorateurs ou à la Société nationale. Il participe aux Expositions internationales d’art décoratif, à l’Exposition coloniale de 1931, à l’Exposition universelle de 1937. Il est présent en Belgique, en Allemagne. Il expose avec ses amis Pompon, Despiau, Bernard, Maillol ou Bourdelle. Il va édifier son œuvre autour de l’inépuisable thème de la Femme qu’il glorifie à travers son art fait de lignes pures et parfaites.
Longue serait la liste des œuvres – près de 150 sont répertoriées – qui naissent sous ses doigts. Nous évoquerons les plus remarquées : la Léda en bois corail d’un étrange rouge sombre et La Baigneuse aux contours jeunes et déliés en bois citron ; deux marbres aux rondeurs souples et fluides Jeune fille assise et Jeune fille accroupie ; la Grande baigneuse aux lignes calmes et amples ; la Jeune fille à l’écharpe en acajou de Cuba ; ou, daté de 1945, Le Discobole, une sculpture grandeur nature dont le plâtre se trouve dans les réserves du musée des Augustins.
Les plus magistrales font l’objet d’achats par les institutions publiques telle La Bacchante à l’enfant, un groupe d’acajou doré « moderne et classique à la fois », présenté au Salon d’Automne en 1921. Acheté par le musée du Luxembourg, il sera déposé en 1952 au musée Denys-Puech à Rodez. En bronze, il est acquis en 1925 par le musée Royal de Bruxelles et en 1933 par la ville de Paris. Guénot aime cette statuette. Il en conserve un tirage que l’on retrouve sur une de ses peintures Nature morte au téléphone. L’œuvre peinte de Guénot est modeste mais constante, surtout lorsque l’âge venant, sculpter lui est moins facile. L’État achète régulièrement les créations du sculpteur pour le Petit Palais, le musée du Luxembourg ou, en 1925, pour la mairie du 5e arrondissement. Le Tailleur de pierre, un bronze présenté à l’Exposition internationale des arts décoratifs où il reçoit le premier prix, orne aujourd’hui la salle des mariages de cette mairie inscrite à l’inventaire des monuments historiques pour la richesse de sa décoration. On trouve aussi au musée de Mont-de-Marsan une Jeune fille debout pleine de charme, au musée des Années trente de Boulogne-Billancourt L’Adolescent à la grappe fuselé et nerveux, et, dans la salle des fêtes de Saint-Affrique en Aveyron, une belle jeune femme et enfant, un bronze d’une grâce admirable provenant des réserves du Louvre.

Galeries et collections privées

Guénot

Parallèlement, les galeries parisiennes Eugène Printz, Druet ou Zak s’ouvrent à Guénot. Il expose à Bruxelles, à Munich, revient à Toulouse à la galerie Chappe-Lautier, participe au 12e Salon des Artistes Méridionaux qui s’associent à l’Exposition d’art moderne des artistes latins de 1921, au Palais des arts. Il retrouve ses condisciples de la SAM pour l’Exposition des artistes toulousains au musée Galliera à Paris en 1932. Il y montre une Baigneuse en terre cuite et une Flore en moabi.
Nombre de ces sculptures se trouvent aujourd’hui dans des collections privées en France ou à l’étranger. Certaines réapparaissent Via Internet. Des collectionneurs français, mais aussi anglais, américains, canadiens, singapouriens se portent acquéreurs de pièces parfois rebaptisées, tel ce bronze qui s’internationalise en Nude girl. L’artiste travaille la pierre et le marbre pour ses œuvres monumentales. Protégé par sa science du métier, il manie aussi la glaise malgré le danger de facilité qu’elle porte car ses possibilités sont infinies en particulier pour les travaux en bronze et parce qu’elle conserve « le jeu émouvant produit par le travail de la main dans la terre ». Mais il garde une prédilection pour le bois et aime tailler les essences exotiques, les bois citron, satin ou corail, l’ébène ou le quebracho, affirmant ainsi son goût pour l’artisanat.
Il n’abandonnera jamais le meuble qu’il présente dès ses premières expositions. Créateur ou décorateur, il produit régulièrement du mobilier en collaboration avec les ébénistes Montagnac ou Printz ; avec son ami des Beaux-Arts, Antonin Cazelles, il réalise pour le Salon d’automne de 1947 un bahut sculpté ; on le retrouve aussi sur le stand de la maison toulousaine Salles et Cie avec un mobilier « qui séduit par ses qualités d’harmonie et d’élégance linéaire ».

Guénot

Commandes publiques

C’est grâce aux commandes officielles que nous pouvons contempler l’héritage de ce sculpteur prolifique. Anecdotiques ou ornementales sont les décorations de piliers de La Coupole à Paris (en compagnie d’autres artistes qui ont pu, leur vie durant, consommer gratuitement !), ou celles du paquebot Normandie, vitrines de l’art français des années trente.
Cependant, en 1924, la commande du théâtre de Marseille revêt une tout autre importance. Elle va compléter la décoration du grand foyer ravagé par un incendie en 1919. L’artiste reprend le thème exquis de la jeunesse jouant avec l’enfance, Jeu d’amour et La Danse, deux groupes de bronze grandeur nature « dont le charme, dit-on, rappelle Botticelli ». Ces deux figures, aux lignes pures et gracieuses, se font face, opposant les gestes de la jeune mère guidant les premiers pas de son enfant.
À Paris, pour le jardin des Poètes dans le 16e, il signe le monument à Joachim Gasquet, poète aixois ami de Cézanne. Il évite le costume provençal, et c’est une muse de pierre au modelé soyeux qui vient évoquer aussi bien la poésie que l’immortalité. En 1931, il conçoit à Guéthary un bas-relief tout palpitant de vie pour le poète des Contrerimes, Paul-Jean Toulet. Sollicité pour rendre un hommage à Léopold Bordes, il réalise un bas-relief qui sera apposé sur la maison du Gascon à Moncrabeau. Il sculpte dans un grand médaillon le profil de son ami. C’est le dernier hommage de ses élèves et de ses camarades des Veillées.
En 1939, la municipalité du 15e arrondissement lui commande, pour le square Saint-Lambert qu’elle vient d’édifier, un bas-relief monumental consacré à La Jeunesse. Une guirlande d’enfants court aux pieds des trois Grâces centrales, équilibrées par une danseuse et une musicienne. Le jeu subtil des corps de deux pâtres antiques anime la scène. « On y aperçoit des résonances de l’art gréco-romain ou de la Renaissance française autour de Jean Goujon », note Chavance.
Il travaille aussi des sujets religieux. À Paris, l’église de Saint-Merri abrite un bois La Religion et celle de Saint-Ferdinand III, un bas-relief monumental. Dans l’Eure, un curieux Christ bâillonné et un Saint-Antoine de Padoue se retrouvent dans l’église de Saint-Hélier à Beuzeville.
Guénot atteint l’acmé de sa vie professionnelle avec sa Nymphe qui orne, avec trois autres sculptures, le parvis du Palais de Tokyo, aujourd’hui musée d’Art moderne de Paris. C’est en 1937 que l’État commande, pour l’Exposition internationale des arts et techniques, douze sculptures qui viendront entourer le miroir d’eau central. Seules sont restées en place celles de Léon Drivier, de Louis Dejean et de Guénot, sans doute la plus aboutie. Habillée d’une lumière blonde qu’aucun détail ne vient heurter, elle s’abandonne dans une pose gracieuse soulignée d’une draperie légère. L’art raffiné du sculpteur est en opposition avec le style géométrique de l’esplanade et ce contraste enrichit l’émotion artistique.

Guénot

Toulouse se souvient

Il ne manque plus à sa glorieuse couronne que d’avoir enfin une œuvre à Toulouse. C’est au Jardin Royal qu’en 1952 « pour Déodat de Séverac, l’enchanteur Guénot fait danser la pierre » titre E.-H. Guitard dans La Dépêche. Le 8 décembre, l’Occitanie rend un émouvant hommage à ses deux enfants en inaugurant le monument à la mémoire du compositeur.
Le sculpteur va symboliser la verve pastorale du musicien en offrant une jeune femme d’une sereine beauté. Ses bras s’ouvrent en lyre pour entraîner dans un pas de danse deux putti. Sa tunique ondule autour d’elle et découvre ses jambes, suggérant ainsi les rythmes musicaux de Séverac. Le groupe jaillit de sa gangue de pierre qui compose son socle en une ligne maîtresse. Elle constitue le motif plastique principal auquel les autres droites viennent s’unir en faisceau. L’artiste n’a pas craint de conserver par endroits la pierre brute qui vient ajouter à son œuvre la force de la matière. Le jeu des ombres donne vie à la sculpture, presque immatérielle quand la lumière du matin l’effleure, si puissante posée à contre-jour sur le couchant. Nous goûtons la science du sculpteur qui déploie ici tous les harmoniques de sa symphonie linéaire. « Cette image pacifique aurait satisfait l’âme virgilienne de Déodat » conclut Camille Soula dans son discours. Avatar de la Victoire de Samothrace, la sculpture restera longtemps décapitée, livrée aux assauts du vent d’autan. On vient de poser sur un cou laissé trop long une nouvelle tête dénuée de ses rondeurs originales. Son beau visage premier, lui, a séjourné longtemps dans un bassin non loin de là. Érodé, il repose désormais avec la maquette du monument dans les réserves du musée des Augustins.
Quatre ans plus tard, l’artiste obtient une commande de l’Hôtel-Dieu. Y a-t-elle jamais eu sa place ? C’est L’Accident du travail, un groupe en pierre qui reviendra plus tard à l’État. Moderne Descente de Croix, cette sculpture à la gloire des ouvriers est poignante, toute blessée de diagonales, et bien dans la lignée des idées de Guénot qui a toujours mis sur un pied d’égalité la plus modeste création de l’artisan et la plus haute spéculation de l’artiste.
À la disparition de son épouse, en 1956, il va passer le plus clair de son temps chez sa fille, à Versailles, entrecoupé de séjours à Toulouse où habite son fils, place Commerciale à Jolimont. La maison de campagne de sa fille à La Hauteville dans les Yvelines lui offre aussi un grand espace pour poursuivre son œuvre. Là sont nés le Buchenwald, Le Christ bâillonné ou le Saint-Antoine de Padoue. Jamais l’acte créatif ne le quittera.

Les honneurs

Guénot

Sa personnalité indomptable, son caractère entier ne lui facilitent pas les relations professionnelles. Ils font mauvais ménage avec la diplomatie qu’exigent les rapports sociaux ou politiques et le tiennent loin de la notoriété d’un Maillol ou d’un Bourdelle aux côtés desquels il a pourtant toujours exposé. Incapable de soumission devant la mode, la critique ou le marché de l’art, Guénot ne veut devoir des honneurs qu’à son seul travail. Lorsque lui viennent les lauriers, il les accepte avec un respect doublé de légèreté comme en témoigne la lettre lui annonçant, en 1932, sa nomination au rang de Chevalier de la Légion d’honneur retrouvée ornée d’esquisses. Il sera élevé ensuite au grade d’Officier. En 1947, Toulouse lui réserve une place de membre associé dans son Académie des Arts. Il sera élu au siège du sculpteur André Abbal au décès de ce dernier, en décembre 1954.
Après une existence entièrement consacrée à l’art, Guénot referme la boucle de sa vie en confiant quatorze sculptures à sa terre natale. En septembre 1965, le conservateur des Augustins assure « que ses œuvres seront montrées dans une des quatre salles que le musée s’engage à consacrer aux artistes méridionaux » et annonce qu’il « prépare pour l’hiver une rétrospective de Guénot, Maillol et Bourdelle ». L’exposition n’aura jamais lieu, les œuvres jamais présentées. Le sculpteur a pourtant choisi avec soin son envoi, condensé de sa vie professionnelle. Ses créations, certaines monumentales, s’échelonnent de 1919 avec La Porteuse d’eau et la Jeunesse à la draperie qui lui a ouvert la voie du succès, jusqu’à la maquette du Déodat de Séverac et la Nausicaa de 1953, ainsi que des bustes de ses amis occitans. Elles dorment désormais dans les réserves. Guénot profite du transport pour envoyer au musée de Narbonne six plâtres dont la fameuse Bacchante à l’enfant. Il est vraiment regrettable que ne soient pas montrés au public toulousain ces fruits d’un labeur constant et brillant offerts par « le bel interprète des grâces de la femme » qui « a su réaliser, par une évolution insensible, l’équilibre des grandes époques de la sculpture ».
Il s’éteint à Versailles le 25 avril 1966 et repose auprès de son épouse à La Hauteville. Une rue et une impasse égrènent encore son nom à Toulouse. Puisse ce témoignage de notre admiration faire scintiller pour lui quelques étoiles d’une gloire justement méritée.

Françoise ALRIC
Documentation : Dominique Labaume

Bibliographie :

Catalogues et profession de foi de la Société Artistes Méridionaux (SAM)
Carl Max - L’Art méridional - juin 1906
Arsène Alexandre - Comœdia illustré - août 1909
Charles Malpel - Notes sur l’art d’aujourd’hui et peut-être de demain - 1910
Léopold Bordes - Revue de L’Agenais - 1921 - L’Album d’Art Druet - 1928
Tristan Klingsor - L’Art et les artistes - 1924
Robert Rey - Art et Décoration - mars 1926
Gustave Khan - L’Amour de l’Art - 1927
Pierre Frayssinet - Le Divan - 1931
Henri Martineau - Le Divan - 1931
Paul Sentenac - L’Express du Midi - septembre 1935
René Chavance - Mobilier et décoration - mai 1936
E.-H. Guitard - La Dépêche du Midi - 1952
Camille Soula - La Dépêche du Midi - 1952
Luce Barlangue - La vie artistique à Toulouse de 1888 à 1939 - doctorat d’histoire de l’art, UTM 1989
Site Joachim Costa
Site Palais de Tokyo
Site mairie 5e arrondissement - Paris
Haut de page