Photo de Toulouse

RAYMOND ROUCH (1934 - 2025)

Rouch

     Les Artistes Méridionaux viennent de perdre leur doyen. Le peintre Raymond Rouch les a quittés le 14 septembre 2025. Il s’en est allé discrètement, aussi discrètement qu’il avait mené sa vie. Sa nature pudique ne l’entraînait pas vers les confidences. Rares sont ceux qui savaient qu’il était docteur ès sciences, directeur de recherche au CNRS depuis 1978, et cela jusqu’en 1995, et qu’il était un spécialiste des créatures cavernicoles. Est-ce la fréquentation des grottes, secrètes et silencieuses, qui a déteint sur son caractère si réservé ? Est-ce son tempérament, calme et pondéré, qui l’a conduit vers cette profession qui commande patience, précision et minutie ? Par un fait remarquable, toutes les qualités requises pour son travail de chercheur vont se retrouver chez le peintre, et ces deux facettes de sa vie nous le faisaient gentiment surnommer « l’homme des cavernes ».

     Autodidacte, la découverte, puis l’étude des travaux d’un Max Ernst surréaliste ou d’un Gustave Moreau symboliste ont dû lui rappeler les lieux qui lui étaient familiers ; et la technique du monotype qu’employaient ces artistes lui a procuré un point de départ qui laissait libre cours à sa vision fantasmée des cavernes. En effet, fort de sa connaissance de ce monde si particulier, Rouch va dérouler une œuvre picturale inspirée des entrailles de la terre. Il va développer une mythologie personnelle aux frontières de l’étrange et du fantastique. Là où les êtres préhistoriques peignaient sur les parois des grottes aurochs, bouquetins et autres bisons, par un télescopage civilisationnel extraordinaire, Rouch va nous renvoyer à l’Antiquité ou à la Renaissance en faisant naître des sculptures qui vont surgir des pénombres. Le peintre enrichira son décor pariétal de frontons de temples, de symboles inattendus comme la croix du Languedoc ; ou bien, jaillissant de la roche, des têtes de taureaux, des cavaliers en armure, des tritons cracheurs d’eau ; et encore ces fenêtres ô combien surprenantes, aux linteaux ouvragés, habillées de rideaux à l’embrasse toujours à droite : tout un univers insolite et singulier.

Camalot

     Cette maniera se rencontrera de façon récurrente jusqu’en 2001, année du tournant artistique qui va s’accomplir dans l’œuvre de Rouch. Lors d’une de nos conversations, Raymond m’avait dit combien le thème imposé pour le Salon des Méridionaux de cette année-là l’avait déstabilisé et laissé un temps perplexe. En effet, il devait faire entrer un peu « d’Air » – thème de l’exposition – dans ses créations. Mais Rouch a vu l’opportunité que lui offrait ce sujet pour s’évader de la peinture qu’il pratiquait alors, souvent si enclose dans sa forme. Il va servir de catalyseur pour révéler toute la richesse qu’il avait en lui et libérer toute sa créativité. Fin et sensible, courageux aussi – car il va se remettre radicalement en question – Rouch trouvera la solution en tournant franchement le dos aux antres souterrains pour s’aventurer dans une autre dimension et explorer cet inconnu fait de grands espaces et de ciels infinis.

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     De temps à autre, les parois de la caverne réapparaissent dans ses tableaux. Mais elles n’occupent désormais que les côtés de la toile. Elles sont toujours traitées en monotype et toujours habitées de figures modelées ou de déités infernales. Maintenant, la voûte céleste vient prendre place au centre de la peinture ; l’horizon s’invite et vient définir une nature de plus en plus souvent désertique. L’artiste va représenter les étendues qui s’offrent désormais à lui en brossant de larges aplats lisses en dégradés de couleurs claires. Le bleu céruléen à ce moment-là s’impose avec en contrepoint le jaune, puis viendra le vert, alors qu’auparavant sa palette restait plutôt cantonnée dans les gammes de terres et d’ocres. Plusieurs fois même, on notera – audace inouïe chez cet artiste – la présence rouge vif d’un chapeau, peut-être un galero cardinalice, abandonné là au milieu de la toile.

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     Se dessine aussi une iconographie nouvelle et énigmatique. Rouch va convoquer des images issues – on peut le penser – de souvenirs de jeunesse. Elles vont donner à ses nouveaux travaux une note délicieusement surannée. Des kyrielles d’éléments hétéroclites, de facture réaliste, seront posés sur des paysages d’inspiration saharienne. Ils surviennent de façon saugrenue et appartiennent à des univers différents. En effet, ils ont leur propre ligne d’horizon, comme s’ils ne relevaient pas du même monde. Ainsi, l’on va rencontrer sur l’arène le tramway vert toulousain n° 1, des poteaux de rugby, un piano à queue, une calèche, un arlequin, un flamant rose… Il y aura, garée dans une niche, en haut d’une falaise, une traction avant Citroën ou, faisant le lien (thème du 83e Salon) entre deux pitons émergeant du désert, un immense hamac rose tyrien ; et dans les ciels des montgolfières ou des ballons dirigeables. Des animaux domestiques ou sauvages vont prendre possession de la toile, comme cette oie ou ce lion toujours couché, ce rhinocéros, parfois tenu en laisse par un petit personnage, animaux que l’on retrouvera en leitmotiv au fil de l’œuvre de Rouch. Le peintre va aussi introduire la flore dans ses toiles. Il la traite en monotype qui reste sa technique de prédilection. Elle prendra souvent la forme d’une forêt primaire, foisonnante, luxuriante, moussue, envahie d’épiphytes, étranglée d’entrelacs de lianes et de plantes que l’on imagine exotiques. Les tableaux des dernières années s’ouvriront de plus en plus vers la lumière. L’espace s’épanouira vers un horizon qu’une dentelle de collines embrumées ourle encore sans parvenir à le refermer entièrement.

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     Aussi intéressantes l’une que l’autre, les deux périodes que l’on distingue dans l’œuvre de Rouch offrent un ensemble riche et varié, clos ou ouvert, monochrome ou coloré qui témoigne de l’étendue du talent de l’artiste. À Toulouse, Raymond Rouch va montrer régulièrement son travail chez la célèbre galeriste toulousaine Simone Boudet, puis à la galerie Palladion, et il sera toujours fidèle aux Artistes Méridionaux. Il exposera dans leurs Salons sans discontinuer de 1981 au Palais des Arts et jusqu’en décembre 2022 à la Maison des Associations. Nommé sociétaire de la SAM en 1987, il était entré au Bureau en tant qu’archiviste en 1988. Il était né en 1934, la veille de Noël. Il allait avoir 91 ans

Françoise Alric



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